Les plantes et nos cellules, des amies vieilles comme la vie

(Blogue anciennement titré: Phytonutriments et privation sensorielle)

Vivre en l’absence de phytonutriments est l’équivalent pour nos cellules de vivre en état de privation sensorielle.

Que sont les phytonutriments ?

Les phytonutriments sont des molécules complexes, élaborées par les plantes pour se défendre contre le broutage ou les microorganismes pathogènes, pour attirer les pollinisateurs, pour communiquer entre elles, etc.

Ce ne sont pas des molécules qui entrent dans la composition de nos tissus ni des molécules qui ont un rôle essentiel à jouer dans les réactions métaboliques nécessaires à notre survie. Certains phytonutriments sont de nature glucidique, protéique ou lipidique, mais ce ne sont pas des macronutriments à proprement parler ni des micronutriments tels les vitamines, les minéraux et les oligo-éléments. Bref, ce ne sont pas des molécules pour lesquelles un apport quotidien précis est recommandé.

Les alcaloïdes, les terpènes et les polyphénols sont de grandes familles de phytonutriments. Les antioxydants, les huiles essentielles ou encore les phytoestrogènes sont quelques exemples de phytonutriments. Ce sont des molécules synthétisées par les plantes, uniquement par les plantes. Les plantes ont d’immenses talents en chimie organique, ce sont des championnes de la fabrication de molécules complexes et variées. Pourquoi ? Parce que ce talent est leur principale stratégie de survie.

Quand les animaux ont besoin de se défendre, ils s’agitent. Ils peuvent se sauver, se battre, émettre des cris effrayants… Les plantes, elles, synthétisent des molécules répulsives ou toxiques. Quand les animaux cherchent un partenaire pour la reproduction, ils s’agitent. Ils migrent, ils paradent, ils dansent, ils chantent… Les plantes, elles, synthétisent des molécules pour attirer les pollinisateurs ou les animaux impliqués dans la propagation de leurs graines. Quand les animaux veulent communiquer avec leurs pairs, ils s’agitent. Ils bougent d’une façon précise, touchent l’autre d’une façon précise, émettent des sons précis… Les plantes, elles, répandent des molécules dans le sol et dans l’air. Bref, les plantes ne bougent pas comme le font les animaux pour vivre et survivre.

Les plantes sont sur Terre depuis très longtemps, depuis plus longtemps que les animaux. Elles ont survécu tout ce temps, sans neurones, sans cellules immunitaires et sans glandes endocrines, bref, sans les systèmes de régulation (nerveux, immunitaire et endocrinien) que l’on connaît chez les humains et qui font en sorte que les cellules de tous nos organes travaillent de concert. Pourtant, elles croissent, elles adaptent leurs activités à la saison en cours, elles communiquent entre elles, elles se défendent contre leurs prédateurs, etc. Elles parviennent à faire tout cela, parce qu’au fil de l’évolution, elles ont développé la capacité de synthétiser une immense variété de molécules messagères, les phytonutriments, qui sont un peu l’équivalent de nos neurotransmetteurs, de nos hormones et des molécules produites par nos cellules immunitaires.

Comment les phytonutriments interagissent-ils avec nos cellules ?

Toutes les cellules vivantes, que l’on parle de cellules bactériennes, végétales ou animales, sont délimitées par une membrane. Dans cette membrane est enchâssée une immense diversité de récepteurs membranaires. Ces récepteurs sont capables de détecter la présence de certaines substances. Lorsqu’une molécule particulière lie un récepteur membranaire particulier, cela provoque une modification de l’activité de la cellule. Par exemple, quand certaines cellules de notre pancréas détectent qu’il y a beaucoup de glucose dans notre sang, grâce à la présence de récepteurs membranaires particuliers dans leur membrane, elles libèrent l’hormone insuline. Ensuite, quand les cellules d’autres organes de notre corps détectent la présence d’insuline dans le sang, toujours grâce à des récepteurs membranaires, ces cellules accélèrent leur absorption de glucose. Sans récepteurs membranaires, de nombreux processus de régulation de l’activité cellulaire, comme celui-ci, ne peuvent avoir lieu, et les activités de nos cellules ne sont alors plus adaptées aux conditions changeantes de leur environnement.

La diversité et la quantité de récepteurs membranaires qu’on trouve dans la membrane d’une seule cellule vivante sont difficiles à imaginer, surtout lorsque l’on n’est pas familier avec leur existence. Même s’ils sont méconnus du grand public, les récepteurs membranaires sont pourtant très étudiés, notamment par l’industrie pharmaceutique, car c’est souvent avec eux que les médicaments de synthèse interagissent. On en répertorie aujourd’hui des milliers et on en découvre fréquemment de nouveaux. Certains sont spécifiques à une molécule précise, alors que d’autres sont capables de lier différentes molécules de forme semblable. On s’y intéresse à ce point, car ils sont à la base des interactions entre les cellules et leur environnement, et à la base de la communication entre les cellules elles-mêmes. Ils sont notamment essentiels pour que les hormones puissent interagir avec leurs cellules cibles, pour que les influx nerveux soient relayés d’un neurone à l’autre et pour que les cellules immunitaires puissent reconnaître les pathogènes. En gros, ils sont essentiels à la vie.

C’est aussi à travers les récepteurs membranaires qu’un grand nombre phytonutriments interagissent avec nos cellules. Vous l’aurez compris, ce qu’on qualifie de « constituants médicinaux » des plantes sont en fait des phytonutriments. Tout comme les médicaments de synthèse, ils peuvent lier des récepteurs membranaires de nos cellules. Plusieurs phytonutriments sont des molécules que l’on associe à une odeur ou à une saveur particulière. Leur présence peut évidemment être détectée par des cellules de notre épithélium olfactif et de nos calicules gustatifs, mais aussi par des cellules au sein de notre peau, des muqueuses de nos voies digestives et respiratoires, de notre foie, de notre cœur, de nos reins, etc. Par exemple, lorsque certains composés amers lient des récepteurs sur les cellules du muscle cardiaque, le rythme de contraction de ces cellules ralentit. Les découvertes de ce genre sont très excitantes pour les herboristes, puisqu’elles viennent confirmer ce que la sagesse ancienne nous enseigne depuis longtemps : les plantes entretiennent avec nos cellules un dialogue dans une langue qui leur appartient. Mais ce dialogue existe sans contredit et il a des répercussions sur l’expérience que nous avons de la vie.

Quel est le rapport avec la privation sensorielle ?

Notre nez, notre bouche, nos yeux, nos oreilles et notre peau sont les organes sensoriels qui nous permettent de détecter ce qui passe autour de nous. Les informations collectées sont transmises au système nerveux central afin qu’il puisse traiter ces informations et générer les commandes appropriées. Par exemple, lorsqu’on détecte avec notre nez l’odeur d’un bon repas, notre système nerveux décide qu’il est temps de préparer le système digestif à faire son travail et il commande alors la sécrétion de salive et de suc gastrique, avant même que nous ayons commencé à manger.

Les récepteurs membranaires sont un peu l’équivalent des organes sensoriels, mais à l’échelle cellulaire. Les phytonutriments sont comme des stimuli sensoriels que nos cellules savent interpréter elles-mêmes, sans intervention nécessaire du système nerveux central. Lorsque tel phytonutriment lie tel type de récepteur membranaire sur telle cellule, cela déclenche une suite de réactions à l’intérieur de la cellule. Nos cellules ont évolué en présence des phytonutriments. Bien avant l’apparition des organes des sens et du système nerveux complexe que nous possédons aujourd’hui, les ancêtres de nos cellules devaient adapter leurs activités aux conditions changeantes de l’environnement afin de survivre. Et elles le faisaient grâce à des récepteurs membranaires.

Si le système nerveux central ne reçoit pas d’information sur ce qui se passe à l’extérieur, il se dérègle. Lors d’expériences en laboratoire, des gens en santé ont été placés dans un caisson de privation sensorielle, dans lequel on ne peut rien voir, rien sentir, rien entendre, et où l’on flotte dans une eau à la température exacte du corps humain. Très rapidement, les gens commencent à avoir des hallucinations et à ressentir une grande détresse. La privation sensorielle est l’une des pires choses que l’on puisse faire vivre à quelqu’un. Les tortionnaires de ce monde le savent et nombreux sont les êtres humains qui ont passé d’interminables journées au trou, sans contact avec le monde extérieur. Sans que ces lieux de torture ne soient de parfaits caissons de privation sensorielle totale comme ceux utilisés pour certaines expériences, leur existence démontre bien que l’on sait instinctivement que la privation sensorielle nous est quasi invivable. De nos jours, on ne remet plus en question l’importance de stimuler les sens des enfants pour favoriser leur développement. Pas plus qu’on ne remet en question l’importance d’être touché, non seulement dans le développement des enfants, mais aussi pour le bonheur des grands. On ne meurt pas aussi vite de privation sensorielle que l’on meurt si on est privé d’eau ou des macro et micronutriments essentiels à la construction de nos tissus et aux activités vitales de nos cellules. On meurt à petit feu. Sans beaux paysages à regarder, sans bonnes odeurs à humer, sans saveurs desquelles se délecter, sans musique pour nous enivrer ou sans êtres à chers sur qui se coller, on ne meurt pas, on peut survivre. Les prisonniers survivent dans des trous, les astronautes survivent dans l’espace, les enfants négligés deviennent adultes, mais qui oserait dire de nos jours que la privation sensorielle n’a pas d’effet sur la santé d’un individu ?

Si nos cellules ne reçoivent pas d’information sur ce qui se passe à l’extérieur, elles se dérèglent. Une partie de l’information qu’elles reçoivent provient d’autres cellules de notre propre corps, qui émettent différentes substances régulatrices et des molécules messagères comme les neurotransmetteurs, les hormones, les cytokines, etc. Mais nos cellules s’attendent aussi à recevoir de l’information via les phytonutriments synthétisés par les plantes. Si la diversité des phytonutriments qui viennent rencontrer l’éventail de récepteurs membranaires que présentent nos cellules est faible, nos cellules se trouvent en quelque sorte en état de privation sensorielle. Ces récepteurs, comme nos organes sensoriels, sont des parties de nous qui ne demandent qu’à être stimulées. Il est encore bien loin le jour où nous connaîtrons tout des interactions précises qui existent entre les phytonutriments et nos cellules, et surtout des répercussions complexes de leur présence sur l’activité de nos cellules. Mais sommes-nous réellement obligés d’attendre ce jour avant de reconnaître que les phytonutriments ont un effet tout aussi régulateur sur le fonctionnement de notre corps qu’une vie riche en stimuli sensoriels agréables ?

L’exemple de la marche en forêt

Bien sûr, les phytonutriments peuvent entrer en contact avec nos cellules lorsque nous consommons des végétaux et que plusieurs des constituants de ces derniers sont absorbés au niveau de la muqueuse digestive. Les phytonutriments absorbés se retrouvent alors dans notre milieu interne et peuvent circuler dans le sang, la lymphe et le liquide interstitiel dans lequel baignent nos cellules. Cependant, des cellules de notre peau et des cellules de la muqueuse des voies respiratoires possèdent aussi des récepteurs membranaires pour certains phytonutriments. Les phytonutriments qui entrent en contact avec elles peuvent donc aussi dialoguer avec nos cellules. C’est ce qui se produit lorsqu’on marche en forêt. Les cellules de notre peau et de nos voies respiratoires interceptent des bribes de messages que les arbres ont voulu envoyer à des membres de leur espèce ou d’autres espèces, sous forme d’un type de phytonutriments qu’on appelle les phytoncides. Ces composés sont répandus dans l’air par les arbres. Les Japonais prônent depuis longtemps les bains de forêt à des fins thérapeutiques, et aujourd’hui des études démontrent les effets régulateurs des phytoncides, principalement sur l’activité du système immunitaire. Pas étonnant, puisque les cellules immunitaires sont, dans notre corps, les cellules championnes de la diversité des récepteurs membranaires. Au même titre que ce sont d’abord les parties du cerveau responsables de traiter l’information sensorielle qui s’affolent lorsqu’on se trouve en privation sensorielle, les premières cellules à se dérégler lorsqu’on manque de contact avec les phytonutriments sont celles à qui il incombe officiellement la tâche d’aller à la rencontre des molécules qui ne font pas partie de nous : les cellules immunitaires. Plusieurs des études scientifiques sur les bains de forêt ou sur les phytoncides tendent à démontrer leurs effets anti-inflammatoire et régulateur des fonctions immunitaires.

Que racontent exactement les phytonutriments à nos cellules ? Des tas de choses, dont la plupart des détails nous échappent. Heureusement, de plus en plus de scientifiques s’attardent à déchiffrer ce langage et surtout, les herboristes gardent vivant ce que les générations passées ont su deviner au fil d’un nombre inimaginable de rencontres avec les phytonutriments. Mais il suffit d’une longue marche dans une forêt ancienne pour saisir le sens général qui se dégage de la conversation entre nos cellules et les plantes. Elles sont simplement contentes d’être ensemble. La simple présence des plantes a sur notre corps un effet semblable à la présence rassurante d’un vieil ami.

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Geneviève enseigne chez FloraMedicina depuis 2016. Elle a elle-même été étudiante de l’école quand elle avait 20 ans. Elle a par la suite complété un baccalauréat en sciences biologiques, au cours duquel elle s’est spécialisée en botanique et en biologie évolutive. Elle est également enseignante au secondaire. L’anatomie et la physiologie humaines la fascinent et ses élèves vous raconteront que sa passion est contagieuse !